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Charlie, et maintenant.

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24 janvier 2015

Le dimanche 11 janvier la France était en deuil, elle s’est rassemblée autour du symbole « je suis Charlie ». Notre société va très vite, dès la semaine suivante le symbole devenait slogan, repris, modifié, récupéré de toute part. Je l’ai alors abandonné, il avait fait son œuvre.

Les éducateurs se trouvent, comme les enseignants, en première ligne pour défendre le vivre-ensemble, le dialogue restant leur outil principal. Le lendemain des attentats, un enfant musulman de 10 ans, paniqué, dit à son éducatrice : « mais ils sont comme moi ils sont comme moi ». Dans ce foyer éducatif, des adolescents refusent de faire une minute de silence car « ils l’ont bien cherché, à blasphémer comme ils l’ont fait ». S’ensuivent alors des échanges parfois difficiles avec les éducateurs. Un travail d’élaboration est mené au sein de l’équipe éducative pour permettre à chacun d’élaborer autour des ces questions (notamment les notions de laïcité et de blasphème). Ce travail de mise à distance facilitera le nécessaire dialogue à mener avec les jeunes.

Dans ma dernière chronique de 2014 j’insistais sur la différence entre l’affrontement qui « cherche l’écrasement et la victoire totale, totalisante, humiliante nie l’autre » et la confrontation qui « nourrit la relation et avec laquelle nous descendons dans l’arène pour mettre en jeu nos ressemblances et nos différences autour de la visée commune qui nous réunit ». La sidération passée, l’émotion partagée, il faut en appeler à la raison qu’Eugène Enriquez définit comme « capacité à s’interroger sur ses propres conditions de production et d’élaboration », pour repenser le vivre-ensemble. Une pensée nécessairement complexe.

Cherchons ensemble pour renouveler ce qui fonde notre société, ses valeurs, sa visée, ce qui nous réunit « pour une cause qui nous dépasse » pour reprendre une expression du philosophe Paul Ricoeur. Bien sûr réaffirmons les principes de laïcité : la liberté de conscience garantie à chacun. L’égalité de droit et de traitement entre tous, qui conditionne notamment le respect de la dignité des femmes à l’égard des hommes ou encore des religions entre elles. L’autonomie du politique et du religieux (lequel ne peut imposer sa vision à ceux qui ne partagent pas sa croyance). Au-delà, prenons la mesure de l’autodestruction d’une société qui a laissé s’installer la désespérance sans prendre au sérieux l’éducation et la culture. Mais assumons aussi nos aveuglements idéologiques qui nous ont empêché de penser et d’agir préventivement lorsque les difficultés émergeaient. Prenons la mesure des dégâts d’une idéologie individualiste destructrice de toute visée commune et source de relativisme radical. Prenons conscience de nos élans de haine pour les mettre au travail afin de les dépasser et luttons contre la peur et le repli. Penchons-nous sur les effets (culpabilité ?) de notre passé colonial. Protégeons la liberté d’expression qui s’arrête là où la haine commence. Remettons l’économie et la finance au service du vivre-ensemble.

Et prenons à bras le corps la crise spirituelle que nous vivons. Pour cela, partageons et confrontons nos convictions, terme dont la double racine latine signifie vivre et vaincre ensemble. Faisons preuve de respect, si se respecter c’est considérer l’autre avec ses différences. Faisons preuve de dignité, si la dignité c’est reconnaitre que l’autre est de même humanité. Accueillons un peu de l’autre en nous et ouvrons un peu de nous-mêmes à l’autre. Reconnaissons la valeur de ce qui fait une communauté pour repréciser ensemble notre visée commune, au lieu de laisser prospérer des terreaux d’affrontements entre communautarismes qui voudront imposer leur seul point de vue au détriment du vivre ensemble. Rappelons que le principe d’égalité porté par la laïcité à la française permet de nous réunir au-delà de nos particularismes pour faire société. En cela elle se différencie du modèle anglo-saxon de non discrimination qui permet à chaque minorité de vivre sa différence.

Inventaire à la Prévert, certes, et incomplet, surement, mais qui nous invite à la pensée complexe et à l’action. Ces événements peuvent redonner au politique (entendu ici dans son sens noble) la possibilité de reprendre la main, mais aussi à chacun là où il se trouve d’assumer ses responsabilités pour apporter sa part au vivre-ensemble. Ne laissons pas se refermer la fenêtre qui s’est ouverte. Alors Charlie aura gagné.

prochaine chronique le 14 février 2015

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